Pourquoi en tant que féministe nous soutenons le STRASS dans leur lutte contre la loi de pénalisation des clients ?

jeudi 18 octobre 2012
par Les Tumultueuses

Les Tumultueuses sont un groupe féministe non mixte existant depuis 2008. Nous nous sommes retrouvées à la suite d’une manifestation du 8 mars au cours de laquelle il y avait eu un conflit autour de la présence, dans le cortège, d’un groupe de femmes voilées et du groupe « Les putes ».

A la suite de ce conflit, un collectif réunissant plusieurs groupes de féministes et individuEs s’est constitué pour revendiquer le droit de ces femmes à participer au défilé du 8 mars en tant que groupe féministe.

Le collectif s’est ensuite transformé en un groupe de filles et de femmes se retrouvant autour d’un féminisme antiraciste et anticapitaliste reprenant comme leitmotiv principal, le célèbre « Ne me libérez pas je m’en charge ».

Nous pensons que toutes les luttes « anti-discriminatoires » doivent converger et qu’il n’y en a pas une qui prime sur l’autre. Si nous avons choisi de militer plus spécifiquement dans le féminisme c’est parce qu’en tant que femme cette lutte a plus de sens au quotidien pour nous . Mais notre pratique militante aux Tumultueuses va bien souvent au delà des luttes féministes à proprement parler. C’est pourquoi nous considérons qu’il est essentiel de laisser la parole aux personnes opprimées et que nous choisissons d’écouter et de soutenir les femmes discriminées qui luttent contre leur discrimination.

Quand le STRASS s’est créé, nous avons trouvé légitime de soutenir l’initiative de ces personnes s’organisant pour notamment améliorer leurs conditions de travail. Plus tard, lorsque le collectif « 8 mars pour toutes » est né nous avons trouvé pertinent d’y appartenir.

Dimanche 23 juin 2012, Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des Femmes a déclaré vouloir « se donner les moyens de faire disparaître la prostitution » par un « chantier de long terme » qui se ferait en collaboration avec le ministère de l’Intérieur et son ministre Manuel Valls. Ce qui signifie que les moyens envisagés seraient encore d’ordre répressif.

Dans la mesure du possible, nous souhaitons mettre à l’écart les débats de fonds autour de la question de la prostitution, ce débat divisant les féministes entre elles. Il ne s’agira donc pas d’une discussion « pro-prostitution » ce soir, d’une part car nous ne nous définissons pas comme tel, d’autre part car ce n’est pas le sujet du débat, ni, d’ailleurs celui de défendre un système réglementariste. Nous souhaitons nous en tenir ce soir à un débat autour des enjeux idéologiques de la loi de pénalisation des clients afin de dénoncer les effets directs et concrets qu’elle aurait sur les travailleuses et travailleurs du sexe. Cependant, les choix sémantiques pour parler de la prostitution/ travail du sexe ne sont pas neutres. Pour notre part nous avons choisi d’emprunter le terme de travailleuses et travailleurs du sexe car c’est celui utilisé par les militantEs du STRASS.

En tant que féministe, si nous avons choisi de participer à cette réunion publique, c’est parce que nous estimons que la loi de pénalisation des clients est une loi répressive qui met en danger les travailleuses du sexe et qui accentuera la précarité et les discriminations qui n’ont cessé de s’aggraver depuis l’application de la Loi sur la Sécurité Intérieure de 2003, et qui n’aura pas le moindre bénéfice pour la santé publique et la protection des personnes. De plus, plusieurs rapports prouvent qu’une loi contre l’achat de sexe (en Suède par exemple) ne fait pas diminuer le travail sexuel ni le proxénétisme.

Qu’on condamne ou pas la prostitution, n’est-il pas antiféministe et antisocial que de défendre une loi ne faisant que déplacer la prostitution en périphérie des villes, que renforcer la clandestinité et qu’augmenter la stigmatisation des travailleuses et travailleurs du sexe ? Comment peut-on croire protéger les femmes en les obligeant à se cacher ? Peut-on penser que dans une situation de plus en plus clandestine, les mesures pratiques de prévention du sida peuvent être appliquées ? Pour nous, penser que la pénalisation des clients élimine de fait la prostitution, c’est la même logique démagogique que prôner la fermeture des frontières pour limiter l’immigration clandestine alors qu’elle ne fait que précariser et criminaliser davantage les migrant-e-s, qui de toute façon, passe quand même...

Sans vouloir minimiser les ravages de la prostitution organisée par les réseaux mafieux, mettre en place une loi pénalisant les clients ne revient-il pas à penser que les femmes ne sont que des victimes à protéger ; et ne s’adresser qu’aux hommes pour lutter contre la prostitution ne revient-il pas à penser que les femmes ne sont pas dotée d’autodétermination de tête et de raison ? Ne faudrait-il pas plutôt agir pour que les solutions soient trouvées en concertation avec elles. Les prostituées ont-elles réclamé la pénalisation des clients ?

En tant que féministes, nous ne pouvons pas accepter que celles et ceux qui parlent en leur nom propre soient systématiquement niéEs, discriminéEs, diaboliséEs et leurs points de vue invalidés. Nous savons qu’elles et ils ont des choses à dire sur les rapports entre les sexes, sur les questions de genre, sur la violence, sur le viol, et sur bien d’autres choses concernant leur activité.

En tant que féministes nous considérons que les femmes ont été, sont et continueront à être victimes de ce que le mépris, le sexisme institutionnalisé et ordinaire imposent aux plus marginalisées (prostituées, migrantes, pauvres, trans). Nous considérons que la lutte pour les droits et les statuts permet une reconnaissance des individuEs et une protection contre la violence dont elles peuvent être victimes.

Organiser un énième débat sur la prostitution sans donner la parole à des travailleuses et travailleurs du sexe n’était pas envisageable. En nous positionnant contre cette loi, nous soutenons les travailleuses et les travailleurs du sexe dans leur lutte pour l’abrogation de la LSI et contre la proposition de loi visant à pénaliser les clients, nous ne souhaitons ni ne prétendons parler à leur place.

Les femmes sont diverses, multiples, tout comme les féministes. Les femmes sont différentes, surprenantes et on ne sait pas toujours, même en tant que femme, quels sont les intérêts supérieurs des autres femmes... Les femmes sont obligées de vivre dans un monde patriarcal et tente de développer des stratégies, chacune à leur manière, pour y vivre et y survivre.

Il serait temps que les prostituéEs et travailleur.SE.s du sexe soient considéréEs et entenduEs comme des personnes politiques à part entière, et non comme des « victimes muettes » ayant besoin d’une protection uniquement organisée et assurée par des tiers.

Le ministère des Droits des femmes doit être, en premier lieu, celui des droits de TOUTES les femmes, fait pour elles et par elles.